Résister à l’Empire, promouvoir la paix : Les Églises face à l’idéologie du « Monde russe »
Résister à l’Empire, promouvoir la paix :
Les Églises face à l’idéologie du « Monde russe »
Déclaration de conférence
Préambule
Du 1er au 3 décembre 2025, environ quatre-vingt-dix responsables ecclésiaux, représentants d’Églises et de Conseils nationaux d’Églises, partenaires œcuméniques et chercheurs se sont réunis à Helsinki (Finlande) à l’occasion de la conférence intitulée « Résister à l’Empire, promouvoir la paix. Les Églises face à l’idéologie du Monde russe », organisée par la Conférence des Églises européennes en collaboration avec l’Église évangélique luthérienne de Finlande et l’Église orthodoxe de Finlande.
La conférence a abordé la nécessité urgente, pour les Églises, de faire face aux récits impériaux et à l’idéologie du « Monde russe » par une analyse historique honnête, une clarté théologique rigoureuse et un courage moral assumé. Nourrie par cette idéologie, la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine constitue à la fois une agression militaire, politique et humanitaire, qui a provoqué la souffrance de millions de personnes et la destruction de centaines de milliers de vies. Ce qui est en jeu concerne à la fois la vie et la mort de celles et ceux qui sont directement touchés, et l’avenir commun de l’Europe, dans la mesure où cette guerre porte atteinte aux fondements démocratiques sur lesquels reposent nos sociétés.
Qu’est-ce que l’idéologie du « Monde russe » ?
Depuis l’époque post-soviétique, des élites intellectuelles russes et l’Église orthodoxe russe ont élaboré un ensemble de conceptions relatives à l’identité sociale et à l’expansionnisme politique sous la bannière idéologique du « Monde russe » (Russkii mir). Celui-ci a été promu comme un espace culturel, spirituel et géopolitique, mais aussi comme une sphère d’influence et une civilisation distincte. Ces conceptions ont souvent manqué de cohérence interne et ont brouillé la frontière entre idéologie politique et théologie, au point de déformer la foi chrétienne. Dans les années 2020, elles ont fini par se cristalliser en une idéologie impériale servant à justifier l’attaque non provoquée de la Russie contre l’Ukraine comme une « guerre sainte », allant jusqu’à promettre par avance la rémission des péchés aux soldats coupables de crimes de guerre.
Cette idéologie s’inscrit dans la continuité de doctrines théologico-politiques russes antérieures — telles que « Moscou, Troisième Rome » ou la « Sainte Russie » — ainsi que de l’expansionnisme soviétique. L’idéologie du « Monde russe » nie l’identité nationale des Ukrainiens et des peuples voisins, de même que leur droit à l’autodétermination. S’appuyant sur une vision dualiste du monde, elle présente l’Occident — avec son attachement aux droits humains, à la démocratie, au libéralisme, à l’égalité de genre et à l’autonomie individuelle — comme un mal à combattre par la Russie dans une prétendue « bataille métaphysique » pour la défense des « valeurs traditionnelles » que la Russie prétend incarner. L’Église orthodoxe russe continue de fournir un soutien quasi théologique et institutionnel à l’invasion, réduisant au silence toute dissidence au sein de son clergé et de ses fidèles. Parallèlement, elle instrumentalise les relations œcuméniques afin de promouvoir ces « valeurs traditionnelles », de présenter la guerre d’invasion comme un acte d’autodéfense et de s’opposer à la condamnation internationale de l’agression russe.
Pourquoi l’idéologie du « Monde russe » pose un problème théologique majeur
Soyons clairs : l’affirmation selon laquelle la mort d’un soldat « dans l’exercice de son devoir » purifierait automatiquement ses péchés, en la présentant comme un acte sacrificiel, est hérétique ; de même que qualifier l’invasion de l’Ukraine par la Russie de « guerre sainte » ou décrire la Russie comme un « État katechon » — c’est-à-dire une force « retenant » le mal mondial — relève de l’hérésie¹.
L’idéologie du « Monde russe » constitue une altération du message évangélique en son fondement même. Tout être humain porte l’image de Dieu — une empreinte qui ne peut être ni effacée, ni absorbée, ni redéfinie par autrui. Tel est le socle de l’anthropologie chrétienne : la personne humaine se tient devant Dieu dans une dignité irréductible, antérieure à toute nation, culture ou civilisation. Aucune idéologie ne peut subordonner cette réalité à ses propres fins. Or l’idéologie du « Monde russe » prêche la haine et la guerre, au lieu de l’amour du Christ et de la paix. Pour les chrétiens, il ne saurait jamais exister de « guerre sainte ». La guerre est incompatible avec l’enseignement et l’exemple de notre Seigneur Jésus-Christ.
La responsabilité des Églises est de remettre le Christ au centre. Le concept traditionnel du « triple office » du Christ — accepté au-delà des frontières œcuméniques — offre une orientation claire. Premièrement, le Christ se révèle comme roi, mais il n’est pas un roi qui opprime ni qui gouverne par la violence : de lui, nous apprenons que régner signifie servir et secourir les pauvres et les marginalisés. Deuxièmement, le Christ se révèle comme prophète, s’inscrivant dans la lignée des prophètes de l’Ancien Testament, qui dénoncent l’injustice : de lui, nous apprenons que la vocation prophétique consiste à dire la vérité au pouvoir. Troisièmement, le Christ se révèle comme prêtre : son sacerdoce renvoie à la communauté ecclésiale et à la puissance de la prière, de l’accompagnement et de la guérison ; de lui, nous apprenons à nous unir dans la prière et la lamentation devant Dieu.
Ainsi, la triple fonction du Christ donne une forme précise à ce que signifie, pour les Églises, résister à l’Empire et promouvoir la paix : servir avec passion, parler avec courage et prier avec fidélité.
Comment les Églises européennes doivent répondre
À la lumière de notre responsabilité chrétienne, nous nous engageons à assumer les fonctions royale, prophétique et sacerdotale du Christ. Dans le cadre de notre témoignage commun au sein de l’initiative Pathways to Peace, nous affirmons les actions suivantes — structurées autour des deux voies indissociables de la « résistance à l’Empire » et de la « promotion de la paix » — et appelons nos Églises et organisations à faire de même.
Résister à l’Empire
Affronter l’idéologie, les détournements de la foi et la propagande
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Renforcer la résistance ukrainienne à l’idéologie du « Monde russe » et à ses conséquences dévastatrices.
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Contester l’instrumentalisation de la foi par l’Église orthodoxe et d’autres Églises en Russie, notamment lorsqu’elles proclament une « guerre sainte ».
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Proposer une réflexion théologique claire et responsable sur le « Monde russe », en dévoilant par exemple la sacralisation du pouvoir politique.
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Développer une culture théologique capable de reconnaître et de déconstruire les abus du langage religieux, en résistant notamment à la tentation de confondre le Règne de Dieu avec quelque entité politique ou forme de gouvernement que ce soit.
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Donner la priorité à l’éducation démocratique et à l’engagement communautaire afin de permettre aux populations de résister aux manipulations, telles que la propagande et la désinformation.
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Nommer le péché comme péché, par exemple lorsque des crimes de guerre sont commis dans la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.
Assumer les responsabilités internes des Églises
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Réfléchir de manière critique à son propre héritage impérial, notamment en s’attaquant aux lectures déformées de la Bible et de la tradition.
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Soutenir les voix dissidentes russes, en particulier celles qui résistent au nationalisme religieux et à l’exceptionnalisme.
Exercer une responsabilité morale et un témoignage public
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Encourager la collecte et la préservation des témoignages des survivants et des victimes ; l’Église a toujours été gardienne de la mémoire.
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Répondre à l’invasion de l’Ukraine sous l’exigence constante de l’amour, en évitant notamment tout langage déshumanisant.
Promouvoir la paix
Apporter un soutien direct aux victimes et aux personnes affectées par la guerre
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Offrir l’hospitalité aux réfugiés et un soutien aux personnes déplacées par la guerre en Ukraine.
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Encourager les Églises à intercéder pour les victimes de crimes contre l’humanité, notamment pour les enfants ukrainiens illégalement déportés en Russie.
Développer des pratiques spirituelles orientées vers la paix
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Intégrer des prières régulières pour nos frères et sœurs en Ukraine et dans toutes les régions frappées par la guerre, tant dans nos vies personnelles que dans les célébrations liturgiques.
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Prier pour celles et ceux qui sont complices de l’agression russe contre l’Ukraine, afin que la grâce de Dieu les conduise sur les chemins de l’Évangile, suscite la repentance et ouvre une voie vers une paix juste et une réconciliation authentique.
Construire un avenir juste et réconcilié
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Favoriser des dialogues de vérité et de réconciliation entre les Églises locales d’Europe orientale et occidentale et les Églises de Russie qui résistent à toute forme de nationalisme religieux, d’exceptionnalisme et de conceptions impérialistes.
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Encourager, promouvoir et soutenir la prévention non violente des conflits, leur transformation, ainsi que le patient travail de réconciliation, notamment par des actions de guérison des traumatismes.
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Protéger la démocratie, en affirmant la dignité humaine et les droits humains.
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Défendre le droit international, en plaidant notamment pour l’inviolabilité des frontières internationales.
¹ Sermon du patriarche Kirill, 25 septembre 2022, et XXVe Concile mondial du peuple russe, 27–28 mars 2024.



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