2 messages de la Sixième Conférence mondiale de Foi et Constitution
La Sixième Conférence mondiale de Foi et Constitution s’est achevée mardi 28 Octobre 2025, comme de coutume par l’adoption d’un message – ou plutôt de deux messages-en guise d’appel mais aussi de témoignage de 5 journées très intenses.
Le premier message est un texte exhortatif court intitulé » Appel à l’ensemble des chrétiennes et des chrétiens ». Le texte est disponible en anglais comme en français sur le site du COE.
Le second se présente sous la forme d’une « affirmation oecuménique » intitulée « Approfondir l’unité, cheminer dans l’amour, restaurer l’espérance ». Ce texte nettement plus long (une dizaine de pages) reflète de manière plus détaillée le fruit de cette 6ème conférence mondiale. Vous pouvez accéder au texte officiel en anglais sur le site du COE, la version officielle en français, n’est pas encore disponible mais pour les personnes non-anglophones, nous vous proposons ci-dessous une traduction officieuse pour passerelle-oecuménique.
« Approfondir l’unité, cheminer dans l’amour, restaurer l’espérance »
Affirmation oecuménique de la Sixième Conférence mondiale de Foi et Constitution (Égypte, 2025)
I. Introduction
1.
Où en sommes-nous aujourd’hui de l’unité visible ? Cette question a orienté les délibérations de la Sixième Conférence mondiale de Foi et Constitution.
Celle-ci s’est tenue en Égypte, terre où la Sainte Famille trouva refuge, terre d’où Dieu appela son Fils (Os 11,1 ; Mt 2,15).
Nous avons été profondément touchés par l’hospitalité généreuse de l’Église copte orthodoxe et exprimons notre vive gratitude à Sa Sainteté le pape Tawadros II, à ses frères évêques et à tout son peuple pour leur accueil chaleureux.
Nous avons été impressionnés par le témoignage et la mission de l’Église copte orthodoxe, non seulement dans le présent, mais tout au long des siècles.
Nous reconnaissons cette terre ancienne où d’innombrables générations ont vécu, respiré et ont trouvé leur être en Dieu.
Nous sommes conscients qu’ici en Afrique et au Moyen-Orient comme ailleurs dans le monde, beaucoup, y compris des chrétiens, subissent aujourd’hui la persécution, la violence, les menaces existentielles, la déshumanisation et le mépris total des droits humains. Dans un monde marqué par la division et la polarisation, par la violence et la guerre, mais aussi par l’indifférence et la complicité face à l’injustice, l’appel du Christ à l’unité (Jn 17,21) demeure plus urgent que jamais.
Cet appel nous défie : chercher cette unité dans la foi et la mission, et commencer à la vivre concrètement.
2.
En tant que chrétiens, nous sommes appelés à ne faire qu’un. Dans le Credo de Nicée, nous confessons « l’Église une, sainte, catholique et apostolique ».
Alors que nous nous réunissons 1700 ans après le Concile de Nicée (325), cent ans après la Conférence mondiale de la Vie et de l’Action (Stockholm, 1925), et plus de trente ans après la dernière Conférence mondiale de Foi et Constitution (Saint-Jacques-de-Compostelle, 1993), nous reconnaissons et célébrons les progrès réalisés par le mouvement œcuménique, tout en demeurant lucides sur les défis persistants.
3.
Premier concile œcuménique de l’histoire chrétienne, Nicée visait l’unité de la foi.
Par cette Sixième Conférence mondiale, nous renouvelons notre appel réciproque à l’unité chrétienne.
Inspirée par l’héritage de Nicée, cette rencontre s’appuie sur un siècle de cheminement du mouvement Foi et Constitution.
En nous rassemblant, nous poursuivons la tradition vivante du mouvement œcuménique.
Nous affirmons que l’unité visible de l’Église n’est pas seulement une aspiration théologique, mais un impératif évangélique pour aujourd’hui comme pour toujours.
Tournés vers l’avenir, nous nous engageons à honorer la dignité de toute personne humaine, reconnaissant que nous sommes tous enfants de Dieu, créés à son image et à sa ressemblance.
Nous nous engageons à un dialogue plus profond les uns avec les autres, à marcher ensemble dans le pèlerinage de la foi, aussi long et complexe soit-il.
Nous affirmons une vision œcuménique renouvelée, courageuse et compatissante, répondant à l’appel du Christ et aux cris du monde.
Nous affirmons notre responsabilité mutuelle dans la recherche d’une foi commune, d’une mission partagée et d’une unité vécue.
II. Les Conférences mondiales de Foi et Constitution
4.
Celle-ci est la sixième d’une série de Conférences mondiales remontant à près d’un siècle : Lausanne (1927), Édimbourg (1937), Lund (1952), Montréal (1963) et Saint-Jacques-de-Compostelle (1993).
Chacune a approfondi la compréhension des dimensions théologiques, ecclésiales et éthiques de l’unité, façonnant le témoignage commun des Églises dans un monde fragmenté.
À Lausanne, le mouvement Foi et Constitution entreprit une exploration profonde des divisions doctrinales séparant les Églises, affirmant le rôle central de la théologie dans la quête de l’unité visible.
Édimbourg poursuivit cette démarche en se concentrant sur l’ecclésiologie et la théologie sacramentelle.
De concert avec la Conférence d’Oxford sur le Christianisme Pratique (Life and work) (1937) et le Conseil missionnaire international (fondé en 1921), elle posa les bases de la création du Conseil œcuménique des Églises, soulignant l’importance de l’unité dans la foi et la mission.
Lund (1952) appela les Églises à « agir ensemble dans toute la mesure du possible », principe devenu célèbre, et marqua un tournant vers l’action commune et le témoignage partagé.
5.
S’appuyant sur ces fondations, Montréal (1963) chercha à définir la nature de l’unité recherchée, plaidant pour une communion enracinée dans la foi apostolique et pour l’unité de tous en chaque lieu.
Cet élan inspira plus tard le texte de convergence de Foi et Constitution : Baptême, Eucharistie et Ministère (BEM).
Saint-Jacques-de-Compostelle (1993) mit en lumière la koinonia ou communion comme cœur de l’unité, appelant les Églises à s’engager sérieusement face à la fragmentation du monde et à œuvrer ensemble pour la justice, le dialogue et l’attention aux contextes.
Elle rappela que les préoccupations théologiques de Foi et Constitution ne peuvent être séparées de celles du Christianisme Pratique (Life and Work), de la mission et de l’évangélisation, ni de la justice et de la paix.
6.
Nous nous réjouissons des progrès œcuméniques accomplis au siècle passé, notamment des dialogues bilatéraux et multilatéraux qui ont porté des fruits réels. Alors que nous nous demandons aujourd’hui : « Où en sommes-nous pour l’unité visible ? », nous déplorons notre désunion persistante, tout en reconnaissant que nos dialogues théologiques et nos réponses communes aux besoins du monde rapprochent déjà les Églises d’une unité vécue. Dans la mesure où les Églises dialoguent sur la foi et collaborent dans la mission, leurs relations s’approfondissent et leur unité devient perceptible. Nous vivons dans un monde où trop de personnes souffrent de la faim, de la guerre et du déplacement. Notre unité vécue signifie que ces cris et ces douleurs sont partagés. Nous ne pouvons faire moins que de répondre les uns aux autres, pleurer ensemble, guérir les blessures et œuvrer pour un monde différent. Les défis du monde concernent tous les chrétiens.
Ensemble, chrétiens et Églises peuvent offrir un témoignage essentiel qui transcende leurs différences et leurs séparations.
7.
Puisant dans la tradition de l’Église primitive, dans les acquis passés et les nouvelles expériences œcuméniques, tout en reconnaissant que la plénitude de l’unité ecclésiale est à la fois don de Dieu et vocation, nous nous engageons à rechercher de nouvelles voies de réconciliation, un dialogue théologique renouvelé et des pratiques transformatrices, confiants qu’elles nous conduiront vers une communion plus profonde.
En articulant : (1) notre foi commune, (2) notre mission partagée et (3) notre vision d’une unité vécue, la Conférence mondiale de Wadi El Natrun (2025) espère revitaliser le témoignage de l’Église.
Inspirés par l’Esprit Saint, nous prions pour incarner la prière du Christ : « Que tous soient un » (Jn 17,21).
III. La Foi
8.
La foi n’est pas une théorie : elle transforme la vie quotidienne. Nous sommes appelés non seulement à apprendre la foi, mais à « marcher par la foi » (2 Co 5,7). La foi requiert de définir la doctrine et le sens véritable du croire, mais elle inclut aussi la fidélité, la confiance, la loyauté et l’obéissance.
La vie chrétienne est une foi vécue avec d’autres : notre foi est confessée et mise en œuvre ensemble.
La foi sous-tend notre vie liturgique et notre prière : nous croyons ce que nous prions, et nous prions ce que nous croyons.
La foi cherche à transformer, non seulement les croyants, mais aussi le monde.
9.
La foi trinitaire — celle du Credo de Nicée — constitue le fondement de l’approche de Foi et Constitution depuis ses origines et est affirmée par toutes les Églises membres du COE.
Que les Églises utilisent ou non le Credo de Nicée dans leur liturgie, elles partagent des racines communes dans la foi apostolique : elles adorent le Dieu trinitaire — Père, Fils et Saint-Esprit — et confessent leur foi en Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, venu pour sauver le monde.
En commémorant le Concile de Nicée, nous reconnaissons avec gratitude les fondements théologiques et ecclésiologiques établis par le Credo de Nicée-Constantinople, les canons du concile et son plaidoyer pour une date commune de la célébration de Pâques.
10.
S’appuyant sur ces fondations, l’Église, à chaque époque, est appelée à proclamer et à manifester comment vivre fidèlement dans des contextes changeants et variés.
À l’époque de Nicée, l’Église traversait une crise et l’Empire romain subissait des pressions internes et externes.
L’idée d’une conférence de Foi et Constitution fut d’abord proposée à la Conférence missionnaire mondiale d’Édimbourg (1910), mais la Première Guerre mondiale retarda sa mise en œuvre.
Ainsi, la Conférence de Lausanne (1927) fut façonnée par les bouleversements politiques et économiques de l’après-guerre.
Le Conseil œcuménique des Églises, imaginé dès 1937, vit le jour en 1948, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale.
Aujourd’hui encore, les chrétiens et les Églises du monde entier font face à des défis similaires, propres à leurs contextes, cherchant à vivre leur foi en Christ par une mission et un service communs.
Les convictions sur l’importance d’une telle collaboration fidèle sont menacées par la sécularisation, le relativisme et le fondamentalisme religieux.
Les Églises sont appelées à parler d’une voix prophétique — voix à la fois morale et éthique — à leurs peuples, à leurs gouvernements et au monde entier.
11.
Certains remettent en question l’importance même de la foi.
Un sécularisme insistant la rejette comme irrationnelle ou sans pertinence pour la vie contemporaine.
Nous affirmons cependant que la foi chrétienne n’est pas une croyance aveugle, mais une réponse courageuse et active à la révélation et à l’amour de Dieu.
Elle engage les réalités du monde et fortifie les croyants pour agir ensemble dans l’espérance.
Alors que chaque génération cherche un sens et une identité, luttant contre la pression sociale et le doute, nous affirmons la nécessité d’un cœur ouvert et d’un discipulat vécu dans toute l’existence.
La vie chrétienne s’enracine dans une relation d’amour avec Dieu, avec soi-même et avec autrui, et elle favorise des relations justes, conscientes du dessein divin pour la plénitude de vie de tous, particulièrement dans l’expérience quotidienne.
Avec saint Augustin, nous confessons : « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en Toi » (Confessions, I,1,5).
La foi n’est pas impersonnelle, mais une relation vécue, à la fois personnelle et communautaire.
12.
D’autres contestent l’importance de la doctrine.
Un relativisme radical soutient que l’enseignement sur la vérité est sans intérêt et source de division.
Nous affirmons au contraire que ce que nous croyons de Dieu détermine la manière dont nous vivons et entrons en relation avec autrui. Notre foi commune en la Trinité, communion d’amour, nous permet et nous oblige à affronter honnêtement les différences doctrinales et religieuses. Créé à l’image de Dieu, l’être humain est appelé à refléter cette communion trinitaire dans son amour pour Dieu, pour le prochain et pour la création.
13.
Certains encore remettent en cause l’importance de l’acceptation mutuelle.
Le racisme, l’injustice liée genre au genre ou au handicap, la xénophobie et les violations envers les peuples autochtones, l’eau et la terre, sont des expressions interconnectées du péché. Le fondamentalisme religieux, niant la foi des autres, engendre l’exclusivisme et le fanatisme, souvent au nom de la vérité ou de la foi. C’est une menace non seulement pour l’unité et la paix, mais pour la vie elle-même : des millions de personnes, chrétiennes ou non, subissent aujourd’hui des persécutions fondamentalistes.
La réponse chrétienne doit être une foi et un témoignage sans peur : dire la vérité face aux pouvoirs, discerner le péché avec clarté et amour, et défier ceux qui oppriment, même au prix de la persécution ou de la mort.
Nous rejetons la violence, notamment celle visant les minorités et les groupes vulnérables.
La foi façonne la manière de vivre et d’aimer des chrétiens : elle n’est pas abstraite ou accessoire, mais pratique et transformante.
14.
Dans un monde qui s’interroge sur ce que signifie être humain à la lumière des évolutions technologiques et sociales contemporaines, la foi affirme que le Dieu créateur de chaque personne confère à chacune une dignité inaliénable.
Dans un monde marqué par la discrimination, nous rappelons, avec le texte de Foi et Constitution Racism in Theology and Theology Against Racism (1975), que la création de tous à l’image de Dieu confère à chacun une dignité à respecter.
Dans un monde fracturé par la guerre, l’injustice et l’incertitude, notre foi soutient notre marche vers une vision commune de l’Église et vers une action partagée.
Souvent, c’est en partageant ensemble la mission de Dieu que se révèlent des terrains communs entre des structures et des identités ecclésiales apparemment incompatibles.
Comme chrétiens et comme Églises, nous affrontons ces défis ensemble, en écoutant, en dialoguant, en travaillant côte à côte, et en gardant la vision d’une Église unie vivant et proclamant sa foi avec conviction.
15.
Nous reconnaissons que la foi peut être ébranlée par les inégalités criantes, par l’accumulation de richesses et de pouvoirs entre certaines mains, par le mépris du bien commun, par la violence et la perte de dignité humaine, par l’exploitation des plus vulnérables, par le saccage de la création et la crise climatique qui en découle.
Dans certains contextes, des chrétiens et des Églises ont été façonnés par — et complices de — ces forces destructrices.
Ils sont appelés à s’y opposer ensemble, proclamant et vivant le message d’espérance du Christ.
Les Églises locales jouent un rôle essentiel pour partager cette espérance, parfois dans des circonstances très difficiles.
Les chrétiens demeurent un peuple d’espérance, proclamant que Jésus Christ a vaincu la mort par sa résurrection : « Réjouissez-vous dans l’espérance, soyez patients dans la détresse, persévérez dans la prière » (Rm 12,12).
La foi encourage les chrétiens et les Églises à affronter ces défis, non dans le désespoir, mais dans l’espérance.
IV. La Mission
16.
Le Christ a dit : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28,19-20).
L’Église, à travers le témoignage des disciples et des apôtres envoyés par le Christ, inspirée et fortifiée par la puissance du Saint-Esprit, s’est étendue pour embrasser toutes les nations.
En tant qu’Églises et en tant que chrétiens individuels, nous témoignons également du Dieu trinitaire dans le monde, pour le monde et au service du monde, participant ainsi à la mission de Dieu — la missio Dei.
Le double mandat d’annoncer l’Évangile et de servir est au fondement de la mission de l’Église et d’un discipulat transformateur.
Le Credo de Nicée affirme que cette vocation se manifeste dans l’« Église une, sainte, catholique et apostolique ».
La foi chrétienne proclame que l’Incarnation du Verbe de Dieu s’est accomplie « pour nous et pour notre salut ».
La tâche missionnaire de l’Église comprend donc le partage de cette foi et le témoignage de la manière dont le salut transforme les vies individuelles et le monde.
17.
Ainsi que le déclare « L’Église : Vers une vision commune », l’Église est appelée à être à la fois le signe et l’instrument du dessein de Dieu pour le monde.
Elle est à la fois avant-goût et moyen de la volonté divine de « récapituler toutes choses en Christ » (Ep 1,10).
Annoncer la Bonne Nouvelle et discerner les signes par lesquels le Règne de Dieu se manifeste dans ce monde font partie intégrante de l’identité chrétienne.
Faire connaître le Christ, témoigner devant le monde, requiert la parole et l’action, la proclamation et les actes d’amour.
Ce témoignage se déploie à travers l’annonce, le témoignage prophétique et le service envers l’humanité et la création.
Jésus déclare : « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13,35).
Cet amour, incarné et vécu, qui sait distinguer la personne de ses fautes, constitue le signe extérieur premier d’une foi chrétienne authentique.
18.
Pour participer à la mission de Dieu et cheminer ensemble, les chrétiens et les Églises doivent être enracinés dans la conviction fondamentale de leur identité commune.
Le Concile de Nicée rechercha l’unité, et de nombreux chrétiens furent ainsi unis dans la foi, le témoignage et le service.
Le caractère confessionnel et doxologique du Credo de Nicée offre le fondement même de la mission ecclésiale : il appelle ceux qui confessent la foi à la partager.
Ainsi, la poursuite de l’unité dans la foi est elle-même expression d’une mission commune.
Cette foi partagée en la Trinité, et en Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, est la foi que l’Église est envoyée proclamer au monde, la foi que les chrétiens sont appelés à croire, professer et vivre ensemble.
19.
L’apôtre Paul demande : « Le Christ est-il divisé ? » (1 Co 1,13).
Comme le déclara la première Assemblée du COE (1948) : « Le Christ nous a faits siens, et il n’est pas divisé. En le cherchant, nous nous trouvons les uns les autres. »
Nous nous engageons à placer le Christ au premier rang et à surmonter nos divisions.
Le « scandale » de la division chrétienne, qu’elle soit entre ou au sein des confessions, affaiblit le témoignage des Églises au Règne de Dieu.
Nous sommes appelés à proclamer la Bonne Nouvelle ensemble et non en rivalité.
Le but de notre unité n’est pas d’accroitre les Églises, mais de réaliser la prière du Christ : « afin que le monde croie » (Jn 17,21).
Sans négliger le rôle constructif que peuvent jouer la diversité et même le désaccord dans la recherche de la vérité, l’intégrité théologique ou la mission contextuelle, tous les chrétiens et toutes les Églises sont appelés à confesser et à se repentir du péché de la désunion, réorientant leur mission et leur évangélisation comme affirmation de la richesse de l’unité.
20.
Bien que le Concile de Nicée ait été étroitement lié à la vie politique de l’Empire romain, les Pères de Nicée surent confesser les vérités fondamentales de la foi chrétienne dans ces circonstances historiques et politiques.
À l’inverse, certaines Églises ou organisations chrétiennes ont, au cours de l’histoire, diffusé — et parfois imposé — l’Évangile d’une manière marquée par la complicité avec les systèmes coloniaux et d’autres structures oppressives. Historiquement, les chrétiens ont non seulement subi l’oppression et la persécution, mais ils ont aussi parfois été eux-mêmes les oppresseurs.
Nous reconnaissons la souffrance des peuples autochtones au nom de la mission. Certaines Églises, conscientes de leur participation à l’injustice et à la déshumanisation, ont commencé à demander pardon à Dieu et à leurs frères et sœurs dans le Christ. Nous nous engageons à porter sur notre propre histoire un regard lucide.
21.
Tous les chrétiens et toutes les Églises sont appelés à la réflexion et au discernement quant à la relation entre leur mission d’annonce de la foi et leur devoir de s’opposer aux forces du mal et de destruction à l’œuvre dans le monde, se souvenant toujours que « ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni le présent, ni l’avenir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur » (Rm 8,38-39).
22.
Reconnaissant que nous sommes dans le monde sans être du monde (Jn 17,16), nous affirmons que notre témoignage s’adresse au monde, car « Dieu a tant aimé le monde » (Jn 3,16) ; parce qu’en Christ, Dieu a réconcilié le monde avec lui-même (2 Co 5,19), et parce que nous « débordons d’espérance par la puissance du Saint-Esprit » (Rm 15,13).
Le document du COE Ensemble vers la vie (2013) rappelle que la mission est pour les chrétiens une « contrainte intérieure urgente » (1 Co 9,16) et même un critère de vie authentique en Christ.
Il invite à réfléchir à la relation entre la mission de l’Église et l’unité de l’humanité, mais aussi avec l’unité du cosmos, toute la création de Dieu. L’unité s’enracine dans l’amour de Dieu pour la création tout entière et découle de notre compréhension du salut et de l’Église.
23.
Comme le rappelle chaque année la célébration œcuménique du Temps de la Création, nous faisons partie de la création de Dieu. Les Églises doivent réfléchir aux implications de la koinonia pour la responsabilité envers le monde créé : partage équitable des ressources, souci des pauvres, résistance aux forces de marginalisation.
Nous sommes appelés à une mission et une évangélisation respectueuses, attentives à toutes les voix et aux gémissements de la création (Rm 8,22), cherchant à conduire toute la création, sanctifiée et guérie par le Verbe de Dieu, dans la communion avec Dieu en Christ.
Les chrétiens ne peuvent rester silencieux lorsque la dignité humaine et l’intégrité de la création sont violées, ni ignorer les tensions et rivalités entre Église et État qui compromettent parfois la voix prophétique de l’Église.
Nous sommes appelés à contextualiser fidèlement l’Évangile, en dialoguant entre confessions et cultures, dans un esprit d’honnêteté et de critique mutuelle, source d’enrichissement réciproque.
24.
Nous témoignons avec assurance de l’amour indomptable de Dieu, révélé en Christ et embrasé par l’Esprit Saint, par lequel toutes choses seront réconciliées. C’est ce que la 11ᵉ Assemblée du COE (Karlsruhe, 2022) a appelé « un œcuménisme du cœur », enraciné dans l’amour du Dieu trinitaire et offert au monde.
En tant qu’Églises et croyants, nous sommes les signes et les serviteurs de l’irruption de l’avenir de Dieu dans le présent.
« L’amour ne périt jamais » (1 Co 13,8).
Nous rendons témoignage à la conviction qu’un autre monde est possible, et que notre quête d’unité en constitue une dimension essentielle.
V. L’Unité
25.
Le Concile de Nicée aspira à être un concile d’unité : unité dans la foi au Dieu trinitaire, unité dans les structures ecclésiales, unité dans la célébration commune de Pâques. Nous affirmons la foi nicéenne en l’Église une, sainte, catholique et apostolique, et nous nous demandons ce que signifie être « un ».
L’anniversaire du Concile nous rappelle que l’unité chrétienne s’enracine dans la foi apostolique de l’Église primitive, révélée dans l’Écriture et confessée dans le Credo de Nicée.
Nous reconnaissons que les développements historiques ultérieurs ont introduit de nouveaux défis dans les relations ecclésiales.
Pourtant, la foi de Nicée demeure un fondement doctrinal commun et un témoignage unificateur de la vérité de l’Évangile.
Nous admettons que les différences apparues au fil de l’histoire ont conduit non seulement à la division, mais aussi, par la providence de Dieu, à une diversité féconde.
Cependant, malgré cette richesse, ces divisions ont aussi miné l’unité manifestée à Nicée. Nous affirmons que l’unité de l’Église est enracinée dans celle des trois Personnes de la Trinité — le Père, le Fils et le Saint-Esprit —, dont la relation exprime la communion parfaite (koinonia). Cette unité trinitaire se reflète non seulement dans la foi commune, mais aussi dans la reconnaissance mutuelle — selon les canons de Nicée — du baptême trinitaire par la plupart de nos Églises.
Bien que nous existions comme individus, par le baptême nous affirmons notre existence en relation avec Dieu et devenons un seul corps avec le Christ et en lui. Nous espérons le jour où notre unité pourra se manifester pleinement dans le partage de l’Eucharistie et la reconnaissance mutuelle des ministères.
Nous poursuivons la prière du Christ au Père : « Que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,21).
26.
L’unité visible est l’objectif du mouvement œcuménique depuis ses origines.
Nous affirmons toutefois que cette unité n’est pas une fin en soi : elle constitue un élément essentiel et un fondement crédible de notre témoignage commun dans le monde.
Nous reconnaissons que l’unité chrétienne ne peut ni ne doit être identifiée exclusivement à l’unité institutionnelle : notre expérience vécue de l’unité naît largement de notre engagement commun dans la mission de Dieu.
Néanmoins, le chemin vers l’unité comporte d’importantes dimensions ecclésiales, parfois difficiles à surmonter.
Proclamer ensemble la divinité du Christ ne résout pas à elle seule les divergences dogmatiques, ecclésiales et liturgiques.
Sur le plan ecclésial, notre unité devient visible dans la confession commune de la foi apostolique ; dans la reconnaissance et la célébration mutuelles du baptême et de l’eucharistie ; dans la responsabilité partagée des ministres pour la prédication, l’administration des sacrements et la garde de l’unité entre les fidèles ; et dans la mise en place progressive de structures communes de supervision.
Ces dimensions ont été étudiées dans les documents de convergence de Foi et Constitution : Baptême, Eucharistie et Ministère (1982) et L’Église : Vers une vision commune (2013).
Nous célébrons les multiples formes de collaboration ecclésiale apparues depuis un siècle.
27.
Nous réaffirmons notre engagement dans cette quête d’unité chrétienne.
Nous reconnaissons cependant que l’unité ne peut être rétablie par de simples accords textuels : elle doit être vécue dans la vie quotidienne — par la prière et l’étude biblique communes, par la réception constante de l’héritage de l’Église ancienne, par les rencontres entre fidèles, théologiens et responsables d’Églises de diverses confessions, et par le service partagé au monde.
L’unité chrétienne s’accomplit et se manifeste dans le service commun rendu à l’humanité blessée, à tous les niveaux : social, moral, éthique et spirituel.
L’unité est un appel à une manière de vivre qui reflète et participe à la vie trinitaire.
Ainsi, elle n’est pas le fruit de nos seuls efforts, mais un don de Dieu, rendu visible dans la manière dont les chrétiens aiment, servent et prient ensemble, même en travaillant à surmonter leurs différences.
Le but est de maintenir l’unité où elle existe, de la rendre visible là où elle est voilée, et de la restaurer là où elle est perdue.
Cela doit se vivre à la fois au niveau institutionnel et personnel.
L’expérience personnelle renforce la conscience que les chrétiens et les Églises sont déjà reliés par leur foi commune en Jésus Christ, Dieu et Sauveur.
Ces relations personnelles façonnent à leur tour les relations inter-ecclésiales.
Mais la vie institutionnelle de nos Églises doit elle aussi être transformée pour que cette révélation de l’unité se réalise.
La quête d’unité appelle donc tout le peuple de Dieu à s’engager dans un mouvement vers l’unité chrétienne, aux niveaux local, régional et mondial, toujours au service de la mission de Dieu.
28.
Le mouvement œcuménique aspire à une unité visible dans une Église réconciliée, réponse à la prière du Christ, capable de rendre un témoignage crédible à la foi chrétienne selon laquelle Jésus Christ, Fils de Dieu, s’est fait homme pour racheter toute la création.
L’unité chrétienne est un don de l’Esprit Saint qui nous appelle, en tant qu’individus et en tant qu’Églises, à œuvrer pour l’unité de toute la famille humaine.
Le témoignage chrétien nous appelle à franchir les frontières : entre nations et générations, entre peuples et cultures.
Nous recherchons une unité enracinée dans la justice, attentive aux voix de tous — enfants, femmes et hommes —, et à celles de ceux que les forces d’exclusion relèguent aux marges de la société, ainsi qu’à la création tout entière.
Les chrétiens et les Églises doivent se souvenir qu’ils seront interrogés sur ce qu’ils ont fait pour leur prochain (Mt 25,31-46).
En ces temps d’angoisse, nous affirmons notre espérance chrétienne comme discipline de la grâce : nourrir la justice et la vie, et avancer ensemble.
29.
Cet appel à une unité juste et pleine d’espérance nous rappelle que l’unité des chrétiens est un avant-goût de l’unité de tous sous le règne de Dieu.
Il ne s’agit pas seulement d’une espérance future, mais de l’irruption du Règne de Dieu déjà à l’œuvre : « Le Royaume des cieux s’est approché » (Mt 10,7).
Nous sommes appelés à vivre dès maintenant cette espérance d’unité, en la rendant tangible et visible dans la foi, le témoignage et le service, fondés sur notre foi commune en Dieu Père, Fils et Saint-Esprit.
Appel à toutes les chrétiennes et tous les chrétiens
Frères et sœurs bien-aimés en Christ, pour marquer le 1700ᵉ anniversaire du Concile de Nicée, la Sixième Conférence mondiale de Foi et Constitution s’est réunie en Égypte, sur la terre où la Sainte Famille a trouvé refuge et d’où le Seigneur a appelé son Fils (Osée 11,1; Matthieu 2,15). Bouleversé-e-s par l’hospitalité généreuse de l’Église orthodoxe copte, nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à Sa Sainteté le pape Tawadros II, aux évêques qui l’entourent et à tout son peuple pour leur accueil chaleureux. Nous avons été très impressionné-e-s par le témoignage et la mission de l’Église orthodoxe copte, non seulement de nos jours, mais aussi au fil des siècles. Nous rendons hommage à cette terre ancienne où tant de générations ont vécu et respiré en remettant leur existence à Dieu. Nous avons conscience qu’ici, en Afrique et au Moyen-Orient, comme dans d’autres régions du monde, de nombreuses personnes, notamment chrétiennes, sont aujourd’hui persécutées et subissent d’horribles violences; leur survie est menacée, elles sont déshumanisées et leurs droits humains sont totalement méprisés. Dans un monde marqué par la division et les clivages, par la violence et les guerres, par l’apathie et la complicité face aux injustices qui en résultent, l’appel du Christ à l’unité (Jean 17,21) reste aussi urgent que jamais.
Nous nous réjouissons que les travaux menés par Foi et constitution au siècle dernier aient révélé que nous sommes plus en accord qu’en désaccord sur de nombreuses questions. Face à une désunion qui perdure, la sixième Conférence mondiale poursuit le cheminement œcuménique vers l’unité visible. S’appuyant sur l’héritage des conférences de Foi et constitution précédentes, de Lausanne (1927) à Saint-Jacques-de-Compostelle (1993), cette rencontre reflète les progrès accomplis et l’appel persistant à incarner la prière du Christ: «que tous soient un» (Jean 17,21).
- Nous partageons une même foi en Dieu, le Père, le Fils et le Saint Esprit, qui nous unit par-delà le temps et les traditions. La foi trinitaire ne se résume pas à un héritage à préserver; c’est une eau vive qui s’offre par nos paroles et par nos actes. Il ne nous est pas seulement demandé de croire, mais de cheminer aussi par la foi (2 Corinthiens 5,7): de mener des vies d’espérance, d’amour et de transformation en vue de la guérison et de la réconciliation des nations et de la bonne création de Dieu.
- La mission est enracinée dans l’identité même de l’Église, qui a pour tâche de proclamer l’Évangile. Or, la foi du Symbole de Nicée n’est pas centrée sur elle-même: elle nous rappelle que l’Église existe pour être envoyée dans le monde. Dans certaines Églises, la mission s’est mêlée à des histoires d’esclavage, de colonialisme et de pouvoir. C’est pourquoi elle doit être marquée, à notre époque, par le repentir et par une réorientation vers la décolonisation et vers la justice, la réconciliation et l’unité.
- L’unité est plus qu’un accord: c’est une communion. Enracinée dans le baptême, exprimée dans la prière partagée, l’unité commence à être visible lorsque nous vivons ensemble, progressant vers le partage de l’Eucharistie et la reconnaissance de nos ministères respectifs. L’unité commence également à être visible lorsque nous vivons ensemble de manière à incarner la foi, l’espérance et l’amour; non pas isolément, mais en solidarité avec les personnes marginalisées du fait de leur genre, de leur race, de leur pauvreté, de leur handicap ou de la dévastation de l’environnement. Le Symbole de Nicée, ancien mais toujours nouveau, nous rappelle que nous partageons un don et une vocation à tendre vers l’unité pleine et visible; une unité que Foi et constitution s’efforce de rendre visible dans la vie de l’Église en recherchant une entente plus profonde et une doctrine unanime.
Quels horizons pour l’unité visible? Au fil de ce cheminement constant, voici notre appel: réaffirmer l’importance que nous attachons à la foi, à la mission et à l’unité en Jésus Christ; écouter ensemble l’Esprit Saint; et faire route ensemble, en pèlerins, en enfants du Père apprenant ensemble à incarner leur foi, leur espérance et leur amour et à pratiquer la justice, la réconciliation et l’unité. Aspirons à vivre l’unité pour laquelle le Christ a prié, afin que le monde croie et connaisse les dons de Dieu que sont la guérison, la justice et la vie en abondance



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