Métropolite Malkhaz Songulashvili : « nul pasteur, nulle Église, nulle nation ne peut tenir seule… »
Ce 16 septembre 2025, à l’occasion d’une réunion de la CEC ( Conference of European Churches) qui rassemblait à Nyborg au Danemark, les représentants des National Council of Churches (dont la Fédération Protestante de France fait partie ), l’évêque à la tête de l’Eglise Evangélique Baptiste de Géorgie a donné un témoignage aussi fort que rare. Nous partageons notre retranscription en français de son intervention donnée dans le cadre d’un panel où plusieurs Églises – situées dans des pays éprouvés par des conflits mais aussi candidats à l’Union européenne- partageaient leurs expériences et leurs visions de la citoyenneté européenne à la lumière de leur foi.
Même si le conflit en Géorgie est qualifié de « gelé », il ne nous paraît nullement tel. Depuis plus de 300 jours, nous manifestons dans les rues de Tbilissi contre l’injustice, les élections truquées et la trahison, par notre gouvernement, de l’orientation pro-européenne inscrite dans notre Constitution. Je suis donc heureux de répondre aux questions proposées.
Je représente une Église de paix : l’Église baptiste évangélique de Géorgie, présente depuis plus de 160 ans, et profondément attachée à l’œuvre sacrée de la paix. Notre centre spirituel porte le nom de Cathédrale de la Paix. Or, ce nom n’est pas seulement symbolique : il est aussi performatif. Sous son toit coexistent une synagogue pour nos frères juifs, une mosquée pour nos voisins musulmans, un sanctuaire pour nos amis bouddhistes, et un oratoire de méditation pour ceux qui ne professent aucune religion.
La Cathédrale de la Paix est donc bien plus qu’un édifice : elle est un témoignage vivant que des hommes et des femmes de traditions, de cultures et de visions du monde différentes peuvent partager un espace sacré, honorer la dignité mutuelle et cheminer ensemble vers la paix.
Un trait frappant de son architecture mérite d’être souligné : dans l’église, la mosquée et la synagogue, les murs ont été volontairement laissés inachevés. C’est une parabole : la paix, la justice, la démocratie ne sont jamais achevées, jamais acquises une fois pour toutes. Chaque génération est appelée à poser sa propre pierre pour édifier un avenir plus pacifique, plus juste, plus démocratique.
Pour moi, et pour mon Église, l’Europe n’est pas seulement un ensemble d’institutions à Bruxelles ou Strasbourg. L’Europe est avant tout une idée, une idée façonnée par la liberté, l’égalité, la justice, et, plus encore, par la paix.
Notre culture s’est enracinée dans cette idée dès le IVe siècle, lorsque notre nation s’est christianisée. Depuis, nous avons compris notre place comme partie prenante d’une fraternité guidée par la lumière de l’Évangile. Nous concevons l’Europe comme un projet de paix : un espace où les nations développent leurs dons non dans l’hostilité, mais dans l’harmonie. Tant que l’Europe reste fidèle à sa vision fondatrice de justice et de paix, nous lui resterons fidèles.
Je me rappelle ici une histoire soufie. Un sultan demanda à un derviche : « Me sers-tu, ou sers-tu ton Dieu ? » Le derviche répondit : « Je sers uniquement le Seigneur. Si tu es aligné avec Lui, en Le servant je te servirai aussi. Mais si tu t’opposes à Lui, même si tu me tues, ma fidélité ne changera pas. » Voilà comment nous voyons l’Europe en Géorgie. Notre fidélité va à la vision divine de paix et de justice. Si l’Europe s’en inspire, nous marcherons avec elle.
Mon pays — hélas, pas toujours son gouvernement — aspire profondément à rejoindre une communauté de nations libres, à être protégé des agressions, à croître en culture, en science, en éducation, et à contribuer à la richesse de la civilisation humaine.
Nous voulons offrir à l’Europe une voix d’accueil, d’inclusion et de liberté. Nous voulons l’aider à réaffirmer sans cesse la dignité donnée par Dieu à chaque être humain.
Une histoire de notre tradition illustre cela. Un maître spirituel demanda à ses disciples :
« Quand peut-on dire que la nuit s’achève et que le jour commence ? »
– L’un répondit : « Quand on distingue un mouton d’un chien. »
– Un autre : « Quand on distingue un habitant local d’un étranger. »
– Un autre encore : « Quand on distingue un Européen d’un non-Européen. »
– Un autre : « Quand on distingue le riche du pauvre. »
– Un autre enfin : « Quand on distingue majorité sexuelle et minorité sexuelle. »
Le maître secoua la tête : « Non. La nuit prend fin et le jour commence lorsque tu peux regarder dans les yeux de l’autre et y voir ton frère ou ta sœur. Tant que ce n’est pas le cas, il fait encore nuit. »
Comme Géorgiens, nous voulons œuvrer à cette aube où nous verrons des frères et des sœurs non seulement dans chaque être humain, mais aussi dans toute la création. Voilà l’Europe que nous désirons contribuer à bâtir.
Le Nouveau Testament nous enseigne deux vérités complémentaires :
– Le respect et la loyauté dus aux autorités terrestres (Rm 13), chargées d’assurer ordre et justice ;
– La suprématie du Royaume de Dieu (Ac 5,29) : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. »
Notre loyauté ultime va au Christ Roi, non aux dirigeants terrestres. La citoyenneté chrétienne vit de cette tension : nous appartenons à nos nations, mais nous sommes d’abord citoyens du ciel. Quand les autorités exigent allégeance à la violence ou au mensonge, nous devons rester fidèles au Royaume. Je suis peiné de voir tant de nos collègues manquer à cette fidélité.
La guerre en Ukraine rend cette tension dramatique. Nous savons en Géorgie ce que signifie vivre aux côtés des loups. Nos bergers, dans les montagnes, élèvent de grands chiens prêts à donner leur vie pour protéger le troupeau. L’Europe aussi est menacée par un loup vorace, que nous connaissons depuis longtemps : la Russie. Depuis 225 ans, elle nous inflige humiliation, oppression, souffrance, mort.
Nous ne voulons voir aucun autre peuple subir ce que nous avons enduré : la douleur indicible de l’abandon, le silence du monde, l’impuissance face à une force écrasante. Nous avons connu cela dans les années 1990, et en 2008 encore, lorsque le plus vaste pays du monde s’est dressé contre l’un des plus petits.
Nous sommes reconnaissants que le monde ait fini par se réveiller après l’agression russe contre l’Ukraine. L’aveuglement et l’indifférence d’hier ne sont plus possibles. Je rends grâce pour la solidarité que l’Europe a manifestée à l’Ukraine : elle a apporté de l’espérance et montré qu’unie, l’Europe peut être une véritable force de justice et de paix.
Comme Églises, nous devons être des pasteurs qui protègent leur troupeau. Mais nul pasteur, nulle Église, nulle nation ne peut tenir seule. Seule la solidarité peut résister aux loups qui menacent la paix et la justice.
Nous sommes un peuple de paix, mais la paix n’est pas passivité. La paix n’est pas un substantif, mais un verbe. Elle s’incarne dans l’action, dans la quête de justice, dans la protection des vulnérables, dans la réponse à la souffrance humaine, à celle du monde animal, et de la terre-mère.
Tel est l’appel de la citoyenneté chrétienne en Europe aujourd’hui : ne pas abandonner la paix pour l’épée, ni se dérober devant le conflit, mais marcher sur le chemin coûteux du Christ, le chemin de la paix, à travers la vérité, la justice et la solidarité.
Je vous remercie.


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